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Concevoir une anthologie

Le terme “anthologie poétique” aurait tendance à renvoyer l’idée de compilation, de somme littéraire dont les éléments apparaîtraient sans liens réels les uns avec les autres, si ce n’est l’appartenance à une thématique commune. Les anthologies destinées à la jeunesse n’échappent pas à cette représentation qui fait de leurs poèmes des fleurs de poésie arrachées au terreau de leurs recueils d’origine pour se retrouver, désincarnées et desséchées, dans des “florilèges” qui auraient en outre, pour certains, le tort de distiller un parfum de didactisme officiel…

Article mis en ligne le 1er avril 2016
dernière modification le 11 janvier 2016

par Alain BOUDET
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Lors de mes rencontres avec des classes, je prends toujours le temps de retrouver avec les enfants la signification originelle du mot “anthologie” : du grec “anthos”, fleur et “légô”, choisir, pour évoquer ensuite cet art japonais du “kado”, la “voie des fleurs” où la composition d’un bouquet consiste, après maints tâtonnements, à trouver enfin l’emplacement, la disposition qui rendent une fleur ou une branche plus vivante ou plus belle. Et si l’occasion m’est donnée, dans le cadre d’un atelier, de proposer aux enfants d’appliquer la formule de Paul Eluard : “Le meilleur choix de poèmes est celui que l’on fait pour soi”, je leur demande toujours de le faire dans l’esprit de ce qui pourrait s’appeler la “voie des poèmes”… J’aime bien l’idée que les poèmes des anthologies que nous élaborons, Alain Serres et moi-même, aient deux vies parallèles. La première, à l’intérieur du recueil dont ils sont issus (à l’exception des inédits et de ceux issus de la poésie populaire), avec, au-delà de leur existence intrinsèque, cette dimension qui leur est apportée par les relations qu’ils entretiennent avec leurs congénères. La seconde, dans l’anthologie, où loin de végéter, ils s’épanouissent en participant à une espèce de collage poétique où chacun d’eux trouve, je l’espère, une juste place. La

réalisation d’une anthologie s’apparente alors un peu à un travail de mise en scène qui s’efforce d’inscrire les poèmes dans une sorte de narration poétique. Il pleut des poèmes, anthologie de poèmes minuscules évoque ainsi une averse printanière se déroulant sur 24 heures. Les 270 poèmes, haïkus, fragments, aphorismes et autres formes brèves qui la composent, tombent, tels des gouttes de pluie, de manière oblique, tout au long de l’album. Sur la première double-page une goutte solitaire en forme de distique marque le début de l’ondée. L’averse se fait ensuite de plus en plus drue, décline de multiples thématiques, puis diminue et se termine, sur l’ultime double-page, par une dernière goutte en forme de quatrain.

Cette mise en scène s’accomplit aussi à l’intérieur de la double-page qui fonctionne comme une caisse de résonance où les poèmes se font écho et interpellent en échangeant leurs visions du monde et de la vie. En variant les formes, en multipliant les effets de convergence et de contraste, les jeux de miroirs, les clins d’oeil, en jouant sur l’intertextualité, les réécritures, il s’agit bien de faire en sorte que les poèmes dialoguent les uns avec les autres ; et cela, loin de toute hiérarchisation culturelle parce que les parentés de la poésie ne suivent ni les frontières, ni le modelé des nations. Ainsi, dans Tour de Terre en Poésie, anthologie de poèmes multilingues apparaissent, côte à côte, le poème d’un “grand” d’Espagne et un autre, anonyme celui-là et sans doute créé il y a plusieurs siècles par un jeune paysan aztèque. Tous les deux évoquent, avec force et pudeur, la mort d’un enfant et suggèrent que les préoccupations humaines essentielles transcendent les rapports vainqueur/vaincu.

Mais cette exigence de mise en scène poétique ainsi que la nécessitéd’explorer toutes les nuances d’une thématique rendent quelquefois difficile la quête du poème adéquat : dans une anthologie concernant l’homme et son environnement, par exemple, comment montrer une mer toute bleue et ignorer les marées noires ?


Parce qu’il n’y a pas de grande et de petite poésie, le poème qui va parler à la sensibilité de l’enfant peut donc aussi bien se cacher dans le recueil d’un célèbre poète russe que dans celui d’une bretonne ignorée, dans l’oeuvre d’un de nos grands classiques comme dans les chants des lointains peuples premiers. C’est pourquoi, lorsque je descends au fond de la mine aux poèmes, je m’efforce de laisser derrière moi cartes, guides et boussole qui me conduiraient à exploiter des filons poétiques tout tracés par une mémoire littéraire institutionnalisée ou par des critères de mode et de notoriété. Je me contente seulement, d’attendre l’instant où un peu de beauté, de mystère, de propension à déclencher le rire où l’émotion, à changer la vie feront une pépite du poème que je suis en train de lire. Et quand celui-ci arrive, j’apprécie alors à sa juste valeur cette découverte unique sans laquelle l’anthologie à venir resterait inaboutie.

Jean-Marie Henry
​Cet article a fait l’objet d’une publication dans la revue GRIFFON N° 231 au printemps 2012.

1. Outre les anthologies de Rue du Monde, on trouve notamment aux éditions Bayard, Bruno Doucey, Gallimard, Milan des anthologies qui proposent aux jeunes lecteurs un panorama de poésie contemporaine.




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