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La mémoire des eaux
Article mis en ligne le 1er septembre 2019
dernière modification le 23 juillet 2019

par Robert Froger

Une nuit, je ne rentre pas.
Il a mon argent, mais je ne rentre pas. Ils empochent. Ils entassent.
Ils ne comptent pas. Je ne compte pas. Ils accumulent la chair qui fuit.
Caché encore, invisible encore, j’ai l’habitude, près des rochers. J’attendrai là qu’ils gavent les barques à bestiaux.

Six jours.
Six tours de terre.
J’attendrai.

Si j’avais amassé la poussière que mes pieds ont soulevée, j’aurais pu lancer un pont au travers.
Mais la poussière est retombée derrière mes pas.
Elle a tracé le chemin pour les autres.
Je n’ai rien emporté,
ils m’ont tout pris.
Je n’ai rien quitté,
ils ont tout détruit.
Je n’ai rien que l’espoir d’être accueilli par des vivants.

Je suis seul, nous sommes des milliers, vous êtes des millions. Vous êtes des millions.

Un point là-haut trace une ligne blanche, luciole d’acier emplie des légitimes. Sentiment d’impuissance, les diamants s’amusent, sur des chemins impossibles, à me montrer du doigt l’inaccessible Europe.
 


La mémoire des eaux
Benoit Schwartz
Éditions Corps Puce, 2019
Collection Liberté sur Parole, volume 59
et Cent papiers, volume 12 
ISBN 978-2-35281-124-4
9,00 €

Dire que le texte de Benoit Schwartz est fort, poignant, serait d’une banalité affligeante. Ce texte, destiné à être dit en public, nous enveloppe et nous pénètre par tous les pores de la peau. Nous accompagnons, nous devenons cet exilé traversant la Méditerranée tout en sachant que nous sommes du bon côté de la mer. Nous partageons les affaires personnelles laissées au bord du chemin et qui "sont la trace des derniers pas, la mémoire abandonnée". Nous sommes celui qui part, qui "n’achète rien. Que de l’espoir, que de l’exil". Nous affrontons le passeur :"La peur, l’espoir, il me laisse tout. Il ne prend que l’argent. Il empoche".
Le récit de la traversée doit se lire ou être entendu. Il ne faut pas le raconter. Les images, les impressions sont terribles mais on doit les affronter, les yeux et le cœur ouverts.
Sur l’autre rive, il faut peut-être croire en un ailleurs meilleur, croire en son prochain, croire en sa propre force, croire en la vie : "Pourtant la nuit, je vois des lucioles. Elles s’assemblent, elles éclairent la route. La seule possible. La seule..."
Le souffle de l’écriture poétique de Benoit Schwartz complète ou remplace avantageusement les images trop banalisées des journaux télévisés sur les migrants.

Robert Froger