| | Dans les bras du monde Quand le village s’endort Dans les bras du monde, J’aime avancer pieds nus, Sur le chemin mouillé de nuit. Y a-t-il alors une seule étoile Qui soit fausse ? Un seul caillou Qui n’ouvre aucun secret ? Béatrice Libert, Dans les bras du monde, © Soc et Foc, 2014 | |
ruines les maisons naissent, vivent et meurent mais les villes n’aiment pas voir les maisons mourir d’un coup de patte bulldozers et titans les abattent avant l’âge, reconstruisent sur débris les villes raient, oublient, saisies de fièvres immobilières, conservent en musées chaumières et demeures qui firent d’elles parler, s’approprient leur notoire poudre Paul Badin in Aspects riants (inédit) | | au hameau la ruine fixe la vie elle reste debout comme le mur porte dense l’ombre du disparu les lierres s’en emparent, bientôt les arbres, oiseaux, saisons s’y nichent et les jeux d’enfants ceux qui flirtent avec le danger parmi les vieilles lessiveuses, les carcasses dépouillées, les bicyclettes de l’été les ruines habitent le village, leur présence ranime l’absence, leur vide fourmille les ruines vivent bien d’autres vies que les villes ignorent Paul Badin in Aspects riants (inédit) |
| |
Gelée blanche Tous les arbres sont de Noël, tous les chemins mènent au ciel, tous les villages sont d’Epinal. Notre haleine même s’envole en souffle immaculé : délicieuse tromperie d’un matin de Janvier compatissant… Claudia Adrover | |
L’homme aux poules Le quignon qu’il émiette sur la crête des poules est une offrande à sa terre. Un rayon de soleil le sacre. Une murette suffit à sa majesté. Sur les hauteurs du village, chaque jour assis là, il règne sur une basse-cour vagabonde picorant à ses pieds. Un chat s’en mêle, que le pain ne concerne pas et qui interroge quand même, les yeux levés sur le visage d’une énigme familière. Méticuleusement, l’homme distribue les grains de lumière. Ce geste suffit à sa paix, et l’attente des bêtes. Dans son dos, les vieux murs l’approuvent. Michel Baglin Sur une photographie de Jean Dieuzaide L’Ami des bêtes | | C’est donc un village de Sardaigne, une ruelle pavée de fraîcheur dans l’été. Mais ce pourrait être n’importe où pourvu qu’y monte un éloge de la lenteur, que les grumeaux des murs de torchis, les crépis, les lézardes y apprivoisent le jour, qu’une vieille tour y glorifie le ciel chauffé à blanc. N’importe où pourvu qu’un âne y passe en liberté, que sous un porche des gosses croient rire et s’ennuyer quand toute vie se réfugie à l’ombre des regards, dans le puits noir de leurs yeux. N’importe où dans le monde oublié des humbles, pourvu que le soleil y soit donné avec la pauvreté, que les fillettes suspendent tressage et confidences pour interroger ce qui vient à elles du fond de la ruelle, tandis qu’une femme accoudée à sa fenêtre veille ce pétrin de la lumière où lève la pâte du désir, l’impatience, l’attente dont les petits drapeaux sont une guirlande de linge qui sèche. Michel Baglin Sur une photographie de Jean Dieuzaide – Castelsardo |
| | Ardoise Vous vous rappelez l’épicerie du bourg… On allait y chercher le nécessaire : La boîte d’allumettes, le sucre, le sel, Le vin, le fromage, le gaz et le lait, L’orange et le citron, le journal et le pain. On allait y chercher comme une surprise : Un paquet de tabac, un bibelot doré, Une carte postale avec un timbre-poste, Trois croissants le dimanche, un cigarillo, Un séraphin joufflu soufflant dans la trompette, Deux sous de caramel pour les petits enfants. On allait y chercher une ancienne musique : Le café à la livre, la goutte à la chopine, Une pincée d’épices, trois hectos de farine, Du savon de Marseille et des morceaux de camphre, Un bâton de vanille avec un hareng saur Et deux rouleaux d’attrape-mouches. On allait y chercher un semblant de nouvelles : Le voisin est malade, il va pleuvoir demain ? À vendre vélo homme, prix très raisonnable, On dit que votre fille fréquente, Réunion vendredi pour ceux de la paroisse, La vache a vêlé cette nuit. On allait y chercher l’aspirine des jours, Le bonheur au détail, la vie qui ralentit Entre les pages de l’almanach un timbre-poste, Et le cœur du village qui bat contre une ardoise, La vie, comme à crédit. Vous vous rappelez l’épicerie du bourg… Jean-Claude Touzeil (Mine de rien – Clapàs) | |
Orage Fermes rouges sur les chemins d’ombre le soir Chuintement d’eau vive, ronciers, lauriers luisants La gouttière sonore comme un volet battant et l’orage éployé, le cri d’un oiseau dans la fumée des marécages. Michèle Lévy | | Sur la route Ce soir, la nuit s’appuie à mes poignets. Par corps, par cœur, j’apprends ce village. Tout ce qui est m’étonne encore. Me voici, seule, entre les arbres noirs, et sans passé. Je ne suis, entre ciel et terre, que cet espace humain traversé d’odeurs, de parfums. Ivresse d’un soir, comme il y en eut des milliards. Mais ce soir-là, je suis sur la route, seule et en marche, ce soir est à moi. Par la fenêtre, on voit des chaleurs de cuisines. Des vaches meuglent. Une façade jaune, avec ses volets de bois, chante doucement. Je pense à bien nouer en moi le nœud de mon amour pour ce qui est. Quel bruit d’orgue fait la vie ! Je pèse dans mes poumons l’air froid de cette nuit grisâtre, grisante. Ces tourbillons somptueux de joie pure, qui m’étreignaient à l’improviste : en aurai-je fini, un jour, avec l’enfance ? c’est elle que j’appelle sur la route déserte, elle qui m’a abandonnée alors que je la gaspillais. Je n’aurai jamais assez de gratitude pour ce qui me fut donné. Michèle Lévy |
| | Voisine Petite mémère à l’ancienne va sur ses quatre-vingt six mine de rien Petite maison basse sol en terre battue dans l’unique pièce pas encore la lumière Les malheurs du monde à trois kilomètres pas connu la télé Chaudron dans la cheminée soupe légumes du jardin volaille le dimanche jamais vu le docteur Petit caillou dérisoire dans la galaxie du quotidien pas branchée Internet Café bouillant sur le fourneau tous les jours que Dieu fait à l’heure du facteur mine de rien Jean-Claude Touzeil (Mine de rien – Clapàs) | |
La rue La rue est un sourire Aux lèvres géranium Les yeux entrebaîllés Derrière les volets Le village palpite La guitare à la main Et chante en espagnol Le cœur tango Le do ré mi fa sol Au bon tempo Liska Mi-ville, mi-raisin © l’idée bleue, 2005 | | Un vent d’hiver égratigne les bâtis en deuil. Une vieille femme, marron ridé, m’indique le chemin : vous suivrez l’artère jusqu’au cœur qui se balance dans le vent devant le marchand de couleurs, à droite vous longerez un muret émouvant jusqu’à la barrière en acier inoxydable, c’est là. Tu ne sais plus ce que tu es venue chercher. Une marche de mille li commence à tes pieds. Anne-Lise Blanchard |
| | Le lait du village En secret il coule Le lait du village, Les yeux de la vache, La fumée des fermes Ecrit dans le ciel : En secret il coule Le lait du village, Tu bois le bonheur La bolée de l’aube, Le poulain s’éveille, La mère nourrit, L’écolier écrit. En secret il coule Le lait du village, Tout benoîtement Bêlent les moutons. Le champ chaud de laine Se cherche un abri Pour couler le lait Le lait du village Su la vie des hommes. Christine Guénanten | |
Petit pays de hameaux et de maisons abandonnées. Dont les fenêtres sont autant d’yeux qu’on a fermés comme ceux d’un mort avant de s’en aller. L’une d’elle (résiste, résiste) cligne de l’œil au vent en battant du volet. Au-dessus, taillées par les pains mêmes qui construisaient les murs et s’épousant aussi parfaitement, les poutres des charpentes ne portent plus le toit. Dominique Baur extrait de Petit pays © Donner à Voir, 2009 | | Mon village gris J’habite un village gris Aux maisons usées Et ternes Qui n’ont l’air d’abriter Que des chagrins et des peines. Celle où je vis Aura cent cinquante ans Demain, Elle tient toujours debout, L’air fier et pimpant. Dans ses murs fatigués, Des voix sont cachées Muettes, Elles doivent en avoir Des choses à raconter ! Cette nuit, dans la cheminée, Tandis que le feu crépite, Les voix, Enfin libérées, Retrouvent leur vitalité. Avec des mots maladroits Elles révèlent leurs secrets. Et moi J’écoute, le cœur en émoi, Les paroles du temps jadis. Mon village n’est plus triste Mon village est très gai Grâce à Ses murs pleins à craquer De mille bonheurs réveillés. Cécile Gagnon (inédit) |