Les bruits de la nature invitent à une rencontre entre les mots et le monde vivant.
Ici, chaque poème se déploie dans l’écrin d’un paysage sonore : le murmure des vagues, le frisson des feuilles, la pluie qui s’égare sur la terre…
Ferme les yeux, écoute, lis : que le poème t’enveloppe comme une brise ou une marée.
Cette rubrique est une respiration — un chemin où la poésie se mêle au réel pour rappeler que la nature parle, si l’on prend le temps de l’entendre.
Bande sonore sur le bruit des vagues pour vous plonger dans ces poèmes.
Elle avait fermé ses fenêtres. Elle se crut protégée. Aucun bruit ne filtrait, aucune lumière. Elle se dit que le temps pouvait passer comme du sable entre ses doigts. Elle pensa aux étés de son enfance. Aux rires éclaboussés, au bleu qui berçait tout.
Elle se recroquevilla un peu plus. Glissa sous un rocher. Attendit la mer. Elle attendit longtemps.
Un jour, lui parvint un murmure de source. Elle sentit couler une goutte sur sa nuque. Qui suivit la rivière de son dos. Elle entendit un babil de cascade, puis un clapotis. Elle écouta. Bientôt s’enfla une rumeur d’océan.
Alors ses fenêtres s’ouvrirent, le bleu prit possession de ses murs. La vague l’emporta.
Marilyse Leroux – Poèmes inédits
Nous irons à la mer
Laver notre fatigue
Courir dans le grand vent
Cueillir de blancs cailloux
Qui sourient et qui parlent
Nous irons à la mer
Écouter le refrain
Des vagues oubliées
Nous irons à la mer
Et ce sera l’été
En chacun de nos gestes
Béatrice Libert (inédit)
La mer ressemble à la mer
Et le nuage au nuage
Et toi est-ce à toi-même
Ou bien à celle qui lave
Ses premiers pas
Dans la rosée ?
*
La vague qui s’écrit
Est-elle venue pour effacer
Les précédentes ?
Est-elle venue pour retoucher
La rive quand s’épuise le souffle
Au large des mélancolies ?
Béatrice Libert (inédit)
Le sable triste
du départ
de la mer
creuse ses rides en son absence
Reflux des mots
dans nos têtes
et de l’eau
dans nos yeux
Flux et reflux
dans le silence
des étoiles
Image et bruit
ruissellement
grande marée
de nos mémoires.
Alain Boudet, Mots de la mer et des étoiles – Éditions A cœur joie – 1985
Des questions temporelles
Le long de la plage aujourd’hui
24 décembre 2018 douceur printanière
je marche en pull jusqu’à la pointe
– la mer est haute.
Beaucoup de varech sur le bord
il y a eu un fort coup de vent
ces derniers jours et de la pluie
– l’odeur des algues.
Très belle lumière maintenant
le soleil est un disque un peu voilé
vers lequel je vais
– légère houle.
Dans mes pensées je croise
des moments difficiles
et des petites choses de la mort
– un vol de mouettes.
Les vagues se brisent régulièrement
faisant rouler en moi
des questions temporelles
– une île au loin.
Et le ciel renversé sur la mer.
François de Cornière – Quelque chose de ce qui se passe (2021) – Éditions Le Castor Astral
Vacances à la mer du Nord
On allait à la mer du Nord
Comme on serait allé au bal
Avec des bouffées de senteurs
Une malle devançait le voyage
Car nous étions cinq enfants
Entassés dans la Citroën
Qui prenait l’autostrade
Avec père et mère
Toujours exacerbés
Il nous fallait compter
Sur nos seuls rêves
Pour désennuyer les heures
Le sable semblait doux
À nos mains aventurières
Nos rires nos genoux
On en glissait un peu partout
Entre les pages du retour
L’odeur s’appelait grand large
On la gardait longtemps sur nous
On la collait avec le timbre
Sur les cartes postales
Un goût de sel au bout des doigts
On allait à la mer
On n’en revenait pas !
Béatrice Libert, Dans les yeux des fruits verts – Encres Vives n° 412 – 2012
L’équateur
L’océan est d’un bleu noir le ciel bleu est pâle à côté
La mer se renfle tout autour de l’horizon
On dirait que l’Atlantique va déborder sur le ciel
Tout autour du paquebot c’est une cuve d’outremer pur
Blaise Cendrars – Au cœur du monde (Poésies complètes : 1924 – 1929) – éd. Poésie / Gallimard
On regarde la mer
sous nos yeux
à ne rien faire
à battre comme un cœur qui bat
on regarde la mer
poser ses lèvres sur la terre
sur nos pieds nus
avec toute cette fatigue
elle paraît si vieille aujourd’hui.
Franck Cottet – Sans raison apparente (2005) – Éditions Gros Textes
Les algues noires
vont vivre au soir
une autre histoire
que le silence
Les galets font
une chanson
de rochers blonds
et d’eau qui danse
C’est la chanson
de l’air du large
et du rivage
que l’eau fiance.
Alain Boudet, Mots de la mer et des étoiles – Éditions A cœur joie – 1985
Une mer s’ouvre sous nos pieds. Fidèle à ses rivières. Une poignée d’herbes nous donne l’horizon. Un gué, la force d’un passage. Nous écoutons l’eau du dessous, qui court dans le noir.
Sous le ciel, des noms jamais entendus. La parole s’y greffe en corolles blanches. Que dit le vent ? Qu’il a toujours raison de ce qui meurt, qu’il existe d’autres voies, d’autres victoires, plus sagaces que la peur, plus humaines que les bombes.
Aucune soif ne peut tarir l’eau des rivières. Aucun vent assouvir les arbres. La folie serait de fermer la bouche.
Marilyse Leroux – Poèmes inédits
A la réflexion
Certes, certes…
le sujet est large,
voire vague.
Et pourtant, sans délai,
sans vraiment réfléchir –
allant de soi,
soie de l’élan –
voilà-t-y pas
que par ricochet,
rebond sonore,
je songe aux rochers,
aux moules,
aux rires des mouettes,
aux refrains de la mer
qu’on entend, qu’on fredonne peu
ou prou,
quand on la voit danser –
façon Trenet –
avec tous ses reflets d’argent1,
ses blancs moutons2,
ses anges purs3,
et, non sans, par moment,
sans doute aussi –
rebond intime
soudain plus fort –
quelques roulis
de souvenirs
ou bien de rêves
à la proue comme à la poupe de tous mes pores.
Morgan Riet – Toi, moi, miroir, etc. (2024) – Christophe Chomant éditeur
1 Bribes de paroles empruntées à la chanson La Mer (1946) de Charles Trenet.
2 Ibidem.
3 Ibidem.
Je me suis assise sur un rocher face à la mer. Le soleil et une petite brise sur le visage. J’ai regardé la mer et j’ai commencé à dessiner des mots en pensée. Ils avaient la forme d’une île, chaque syllabe le grain de sable d’une plage encore déserte. Ils avaient le bruit léger des vagues, un froissement d’ailes dans le bleu.
Lydia Padellec – Mélancolie des embruns (2016) – Éditions Al Manar
La mer
Ce que je sais, ce qui est mien, c’est la mer indéfinie.
À vingt et un ans, je m’évadai de la vie des villes, m’engageai, fus marin. Il y avait des travaux à bord. J’étais étonné. J’avais pensé que sur un bateau on regardait la mer, qu’on regardait sans fin la mer.
Les bateaux furent désarmés. C’était le chômage des gens de mer qui commençait.
Tournant le dos, je partis, je ne dis rien, j’avais la mer en moi, la mer éternellement autour de moi.
Quelle mer ? Voilà ce que je serais bien empêché de préciser.
Henri Michaux – Epreuves, exorcismes (1946) – Éditions Poésie / Gallimard
Feuillets d’oiseaux
Oiseaux de papier
papier de cendres qui dansent la ronde
de la mer ce mot
qui pèse
sur le silence
Feuillets de papier
papier d’oiseaux
oiseaux de cendre
cendres de grains sable
si léger mais tranchant aux
extrémités
et tu attends encore
tout près.
Écrire à voix basse
pour ne pas brusquer
ce pays
île d’ombre pour les baleines
Michèle Arroyo, in Lever l’encre Bacchanales n°74 (2025
Je suis enfant, la mer entre par ma porte. Ma porte intime.
Solennelle comme une communion. Est-ce par le seuil
de mon corps, est-ce par l’orée de mon âme, est-ce par le
bruissement du vent acheminant lentement la marée dans
mon imaginaire? La mer entre par ma porte. Je joue peu sur le
sable, mes châteaux sont de guingois et trop précipités,
alors je me remplis de voir, de sentir, d’écouter, de toucher,
de goûter les cadeaux de l’estran. J’y vais avec précaution,
mais la mer sait partager. Dans les flaques de l’étiage,
les lançons courent le long de mes jambes maigres.
Mon épuisette plus grande que moi attrape miraculeusement
quelque mulet dont les flèches d’argent pénètrent les avancées
d’eau à la marée montante; les crevettes se déplacent à reculons
sous les rochers; un bout de chair de poisson attaché à mon
bâton magique fait sortir les crabes de leur trou. Vers le large,
l’odeur des algues supplante celle de l’ambre solaire. Ma mère
me regarde attendrie. La mer est ma seconde maman. Dans les
rochers, en faisant attention à ne pas me piquer aux oursins,
je me poste à l’aguet dans l’attente du poisson de roche, le plus
souvent une girelle venant baguenauder entre les posidonies,
parfois un monstre marin non identifié aux mille couleurs
chaloupant d’un abri à l’autre. Parfois, rien n’arrive que
le déplacement du soleil sur l’eau, ombrant ce qui était encore
éclatant quelques instants auparavant. Ce rien est aussi beau
que le tout. La mer entre par ma porte, elle irrigue mes rêves,
je l’aime; c’est là que j’ai su que j’écrirai plus tard des poèmes.
Jean Azarel, in Lever l’encre Bacchanales n°74 (2025
Plus d’agitation
Tous les bleus sont à l’étale
Le ciel et la mer.
Alain Boudet – Haïku du soleil (2004) – Pluie d’Étoiles Éditions
La mer est partie
Mais tu gardes au bord des lèvres
Le goût du voyage.
Alain Boudet – Haïku du soleil (2004) – Pluie d’Étoiles Éditions
Sur la mer étale
La marée a déposé
Le miroir du ciel.
Alain Boudet – Haïku du soleil (2004) – Pluie d’Étoiles Éditions
Rochers découverts
Le sable à perte de vue
La mer attendue.
Alain Boudet – Haïku du soleil (2004) – Pluie d’Étoiles Éditions
La mer la mer
c’est la matière même du monde
qui vient à nous
dans les flux matinaux
son long corps aimant
soulevé d’une pensée
On peut nager avec elle en elle
aussi loin que s’ouvre la distance
ses muscles nous portent
vers des bords sans fin.
Marilyse Leroux – Poèmes inédits
Un enfant, une île
Il y a une île auprès des vagues,
une île seule, peur des tempêtes.
Comme une nuit au creux des flots,
comme un orage au bord du temps.
Une ile pâle comme une lune,
une île sombre comme un naufrage.
Un enfant pleure ses mauvais rêves,
un sanglot s’échoue sur la plage.
De ces nuits calmes, des nuits tempête,
dans ces grands lits comme des déserts.
Des nuits trop longues à traverser,
des vies si courtes pour t’aimer.
Tes yeux d’enfant dans la lumière,
tes cris de rage, tes poings serrés.
Un enfant pleure ses mauvais rêves,
un sanglot s’échoue sur la plage.
Il y a une île au bord des jours,
dos à la terre, face à la mer.
Il y a une île à retrouver,
une légende à raconter.
Il y a des moments à sauver,
des minutes qui ne s’oublient pas.
Quand tu regardes de côté,
quand tu t’accroches à l’infini.
Il y a une île dans nos vies,
c’est un pays grand comme deux mains.
Il y a un pays à nommer,
un oiseau s’envole sur la plage.
Jacques Milan, in Lever l’encre Bacchanales n°74 (2025