Les bruits de la nature – poème sur la pluie
Introduction
Les bruits de la nature invitent à une rencontre entre les mots et le monde vivant.
Ici, chaque poème se déploie dans l’écrin d’un paysage sonore : le murmure des vagues, le frisson des feuilles, la pluie qui s’égare sur la terre…
Ferme les yeux, écoute, lis : que le poème t’enveloppe comme une brise ou une marée.
Cette rubrique est une respiration — un chemin où la poésie se mêle au réel pour rappeler que la nature parle, si l’on prend le temps de l’entendre.
Bande sonore pour accompagner la lecture de poème sur la pluie
Bande sonore sur le bruit de la pluie pour vous plonger dans ces poèmes.
Sélection de poème sur la pluie
Elle avait appris à vivre la rivière, soleils frileux et brumes effilochées. Elle marchait à lenteur d’eau pour ne rien déranger. Ni l’oiseau tôt levé, ni l’herbe aventureuse. Son ciel gardait le miracle des heures longues à respirer les rives, à épier la beauté d’un reflet. Toujours elle attendait la trouée bleue qui emporte le cœur.
Elle s’offrait des terres n’appartenant à personne. Si la pluie disloquait les berges, elle capturait une flaque. Son rêve d’eau allégeait chaque goutte.
Marilyse Leroux – Poèmes inédits
Il a plu
Il a plu
Et la pluie
Sur la pluie
Ça m’a plu
Ça m’a plu
D’autant plus
Que sans pluie
Tout est sec
Tout est sec et cassant
Et ça sent le désert
Le désert qui survit
Sans qu’on puisse y planter
Des marais et des lacs père et fils
Béatrice Libert – Danse avec la pluie
Souvenirs
Le pays de nos yeux
abrite des mémoires de lumière
Des murs
et des lézardes
et des éclats de lierre
Des chemins ruisselants dans les odeurs de pluie
nous gardons des parfums où la vie se concentre
Et chaque mot
écharde ou miel
peut éveiller en nous
l’éclat des images voilées
que l’on attendait plus.
Alain Boudet – Ici, là – Éditions Froissart (2000)
La pluie
La pluie aride et tendre jetée sur mes épaules
J’avance doucement sur les pierres arrondies
Les arbres noirs s’effeuillent dans le crépuscule jaune
Laissant choir leur écorce en feuillets racornis
J’avance doucement sur les pierres arrondies
Les plantes des pieds nus crissent dans l’herbe bleue
Laissant choir leur écorce en feuillets racornis
Les nuages de rouille s’effritent peu à peu
Les plantes des pieds nus crissent dans l’herbe bleue
Le rouge gorge est mort il ne chantera plus
Les nuages de rouille s’effritent peu à peu
Craquelant l’illusion des ciels et des nues
Le rouge gorge est mort il ne chantera plus
L’écho de son plumage s’emmêle dans les saules
Craquelant l’illusion des ciels et des nues
Ruisselle alors la pluie tendre sur mes épaules
Flora Delalande
Préférence
J’aime le mot pluie
Il fait un joli bruit
De salive dans ma bouche
Comme je n’ai pas mauvaise langue
Il ne craint pas mes coups de dents
Ni mon haleine chocolat vanille
Il trottine dans ma mémoire
Comme un caniche en parapluie
À la recherche d’un édredon
Je n’en connais pas d’aussi glouton
À faire pâlir le roi soleil
À faire rougir le bleu du ciel
J’aime le mot pluie voilà tout
Et tant pis pour mes sandales
J’enfilerai des bottes en caoutchouc
Béatrice Libert – Danse avec la pluie
Une pluie froide et piquante tombe sur le jardin. L’eau se plante dans la terre et en ressort aussitôt. Elle rebondit infiniment et en plissant les yeux, on croit voir s’agiter la main leste du ciel. Elle est fine et petite et cogne sur la tête des gouttes avec aisance et légèreté. Elle chasse l’été du bout des doigts comme on repousse les rideaux pour mettre un terme à la nuit. C’est beau et c’est brutal. Toute cette eau hachurée.
Jean-Baptiste Pedini – Passant l’été – Cheyne Editeur (2012)
La nuit la pluie
je l’entends tomber
sur le toit la fenêtre
sans volet pas de répit
tu dors déjà moi je reste encore
un peut-être
j’éteindrai plus tard
avec l’odeur que la terre
aura demain.
Franck Cottet – La surface des choses – Éditions Gros Textes (2002)
Banalités ?
Qui parle de la pluie et du beau temps
Raconte paraît-il des banalités
Sauf lorsque fleuves et canaux
Rivalisent pour tout inonder
Sauf quand le mercure explose
Et que la neige disparaît des sommets
Sauf quand l’eau déserte les villages
Sans même un ru pour les abreuver
Parler de la pluie et du beau temps
C’est peser le pour et le contre
De ce qu’il nous reste à faire
Pour demeurer vivants sur terre
Béatrice Libert – Danse avec la pluie
Le long de cette rivière
paisible comme un paysage hollandais
se hâte une silhouette
sous les premières gouttes de pluie
Lourd est le panier Lourde la femme
de cet âge dit incertain
comme le temps qu’il fait
comme le temps qui passe
Nuageux oubli…
Renée Laurentine – Lieux entredits espaces peut-être rêvés – Éditions Poiêtês (2005)
Déluges ou ondées la retenaient d’avancer. Elle continuait.
Enfant, elle guettait l’arc-en-ciel dans la rivière, courait à son attache de peur de le perdre. Existe-t-il un filet plus sûr que les yeux ?
Les anges qu’elle suivait étaient ceux d’un jardin de perce-neige et de pâquerettes.
Sur le chemin, elle s’écartait des ombres trop lourdes et des griffes de passage. À l’heure où il faut rassembler ses forces pour les fleurs à venir. Myosotis ou giroflées.
Sous la pluie ses sentiers bruissaient de la rumeur des choses nommées.
Marilyse Leroux – Poèmes inédits
Line peut se prononcer aussi fine, fine,
comme on parle d’une fine pluie de mois d’août,
une pluie sèche qui tombe sur les sourcils
pour ressembler à des toiles d’araignées,
une pluie soyeuse, oui le mot convient à Line,
soyeuse, sur les sourcils, les yeux et les lèvres.
Cela tient de la poudre d’onyx, poudre d’ivoire,
ou encor de cette poudre de riz du siècle
passé qu’utilisaient les femmes pauvres, très pauvres,
celles qu’on a aimées comme on aime les sources.
Jean-Louis Rambour – Leçon de ténèbres – Éditions L’herbe qui tremble (2022)
On dit
On dit : j’ai essuyé une averse
Alors que vous dégoulinez
De la tête jusqu’aux pieds !
On dit : c’est la saison des pluies
Alors qu’il faudrait chanter
C’est le bal des limaces !
On dit encore : après la pluie le beau temps
Alors que c’est parfois et même
Très souvent l’inverse !
On dit on dit on dit
Et quand la pluie tourne au soleil
On s’arcenciellise !
Béatrice Libert – Danse avec la pluie
Toujours l’aube : la fenêtre
s’ouvre sur le jardin.
Toujours toi : la main posée
sur mon ventre et tu dors.
Se taire. Ecouter seul
le bruit de pluie de l’arrosoir sur les rosiers.
Entre l’Unique qui veille
et la splendeur mouvante du tout
il y a délices
à se savoir mortels.
Yves Rouquette – anthologie Paroles des poètes d’aujourd’hui – Éditions Albin Michel (1997)
des dentelles de musique
s’avancent sur des terrasses [1]
staccato
de la pluie sur la terre docile
piétinement du chat
sur le plancher et l’inouï
jaillit d’un quotidien aphone
la peau souterraine entend
l’effraction des aigus sur l’ongle
la gravité angélique
de la brise dans les cils
la friction du mot au poème et
le tintement des voyelles voyageuses
les paroles qui neigent de tes yeux
la tendresse toute ronde
d’un arpège de harpe tout
cela qui te rassemble réordonne
On voit mieux quand on entend [2]
Anne-Lise Blanchard – L’unique tableau – Zinzinule, à paraître en 2026
[1] Pascal Boulanger, « Au commencement des douleurs », Corlevour
[2] Michel Dunand, « Mes orients », Jacques André éditeur
Nature morte
Quand il pleut on pense à des choses
Qui sont sans rime ni raison
On revoit des allées lointaines
Qui se perdaient au fond des bois
On pense à des après-midi
Qui furent sans fin qui passèrent
A des ruisseaux qu’il faisait bon
Poursuivre où ils allaient
On revoit le visage triste
Du vieux voisin qui veillait tard
On pense aux arbres du jardin
Et à leurs fruits à leur feuillage
On revoit
Des murs effondrés au soleil
Ou bien la cage et tant d’oiseaux
Ou bien cette chienne si douceurs
Qui a tant aimé les enfants
Et qui est morte regardant
La porte
Qu’on pas ouverte à temps
Robert Momeux – Au point du jour – Éditions Gros Textes (2006)
Doléances du vent
C’est facile d’être pluie
Ronchonne le grand vent
Il n’y a qu’à se laisser tomber
Moi je dois souffler un peu beaucoup
Très prudemment parfois plus fort
D’est en ouest même du nord
Sans me briser le bec
Sans me casser les dents
Être grêle ou bien flocon
C’est bien plus marrant
Je veux bien reconnaître
Que je sème le désordre
Dans les voilures et dans les cordes
Mais je suis souvent seul à bord
Pour prêter main forte aux éoliennes
Ne râle pas lui dit la pluie
Sois bien content de m’avoir pour amie
Lorsqu’il s’agit d’éteindre les incendies
Et rappelle-toi toujours ceci
Une douce pluie c’est de l’or qui tombe
Béatrice Libert – Danse avec la pluie
Ainsi immobile
Où vas-tu ?
Tu as jeté le ciel sur tes épaules
et la pluie ne peut rien effacer
de ton envie de voyage
Là-bas sans doute
quelqu’un t’attend
ou quelque chose
Tu ne saurais dire où tu vas
mais tu vas dans tes yeux
Tu fixes un soleil rouge à l’horizon
iris d’un rêve
qui re regarde.
Alain Boudet – Si peu, mais quelques mots – Éditions La renarde rouge – 2006
Pluie
La grande douche
Il pleut.
Les mois de juin sont de plus en plus gris.
Il pleut des cordes depuis trois jours et Ondine a l’âme humide. J’ai un ami très cher qui appelle cela « être climato-sensible ». En juin, lorsqu’il parle du temps, c’est souvent avec du brouillard dans le fond des yeux.
Il pleut. Ondine doit aller à l’autre bout de la ville. Elle n’est pas sortie depuis deux jours. Elle n’a pas envie. C’est comme si la grisaille risquait de déteindre sur elle. Mais aujourd’hui, il faut y aller. Elle prend sa veste, celle avec la capuche amovible, enfile ses bottines, remonte la fermeture éclair et ferme la porte à clef.
(Non. Attends. Ne dis rien… Tu me fais sourire avec tes remarques gentiment tatillonnes.)
Bien sûr qu’elle est sortie avant de fermer la porte à clef ! Tu vas voir : je reprends.
Elle prend sa veste, enfile ses bottines, remonte la fermeture éclair, se passe un foulard autour du cou (un foulard en plein mois de juin !), ouvre la porte d’entrée, fait un pas en avant, se retourne et ferme la porte à clef.
Elle est dehors, il pleut et elle se rend compte qu’elle a oublié son parapluie.
Dans la rue, un chat passe en courant. Elle avance, le dos courbé sous les rafales de vent, les mains dans les poches et les poings serrés. Quand la pluie arrêtera-t-elle de ternir le paysage ? Les trottoirs sont bien assez propres à présent ! Dans trois jours, c’est l’été. Il pleut. Il faut pourtant bien qu’elle aille au marché. Dans la rue, tout le monde est habillé en noir, comme s’il fallait se fondre dans la grisaille ambiante. Les gens ont les yeux rivés au sol. Le bitume n’est jamais autant observé que les jours de pluie. N’as-tu jamais remarqué que tous les marcheurs ont la même posture lorsqu’ils sont sous une averse : recroquevillés, presque cassés en deux, les sourcils froncés comme des parapluies, les lèvres serrées comme la fermeture éclair d’un imperméable.
Ondine arrive au passage pour piétons de la rue Richard Lenoir. Le feu a décidé d’être rouge, histoire qu’elle se détrempe totalement. Ça y est, ses cheveux sont mouillés et l’eau coule dans son cou. Elle trépigne, fait un pas en avant pour voir si elle peut passer malgré tout mais des phares antibrouillard l’en dissuadent.
Les gouttes d’eau sont belles, éclairées par cette lumière dorée. C’est comme une révélation. Ondine relève la tête et regarde la pluie pour la première fois. Elle tourne son visage vers le ciel, ferme les yeux et laisse l’eau se déverser sur elle, l’accueillant pleinement. Ses sourcils se détendent et les gouttes d’eau glissent paisiblement sur ses joues. La tête en arrière, l’eau a cessé de couler dans son cou.
Quand elle ouvre de nouveau les yeux, Ondine ne sait pas depuis combien de temps le feu est vert. Quelques secondes plus tôt, une femme est passée et, la voyant immobile, a détaché son regard du bitume.
Alors, elle a souri et a continué son chemin, la tête bien haute. Demain, cette femme mettra sa veste rouge.
Flora Delalande, Extrait du recueil de courts textes poétiques Mosaïque(s), qui existe en version BD et en version livre-photo.
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