Morgan Riet– fiche auteur
Éléments de biographie
Né en 1974 à Bayeux, Morgan Riet, après un baccalauréat commercial, un passage éclair en faculté de psychologie et de lettres modernes, suivi de diverses expériences professionnelles, exerce aujourd’hui la profession d’aide-soignant dans un hôpital psychiatrique où il anime régulièrement un atelier d’écriture thérapeutique. Il intervient parfois en milieu scolaire et fait partie, depuis quelques années, d’un comité de lecture chez un éditeur.

Éléments de bibliographie
Présent dans différentes revues, parmi lesquelles : L’Air de rien, Décharge, Spered Gouez, A l’Index, Friches, Verso, Cairns, Poésie/Première, Terre à ciel, Contre-allées, Coup de soleil, Arpa, L’Homme long, etc.
Derniers livres parus :
Un pas de côté (éd. Atelier de Groutel – 2026).
Comme un lieu entre – livre tête-bêche en duo avec Valérie Canat de Chizy (éd. La Lune bleue – 2024),
Toi, moi, miroir, etc. (Christophe Chomant éditeur – 2024),
Pas par quatre chemins (éd. Donner à Voir – 2021),
Ou serait-ce autre chose ? (Christophe Chomant éditeur – 2020),
Du soleil, sur la pente (éd. Voix Tissées – 2019),
Chute de fiel / Sang & Diesel (éd. Gros Textes – 2018),
Il a reçu le Prix Jean-Claude Touzeil, en 2018, pour son recueil A fleur de poème (éd. Donner à Voir – 2016).
Sélection de poèmes
A la vigueur
Quand reviendra l’automne,
Cette saison si triste,
Je vais m’la passer bonne,
Au point de vue artiste.
Jules Laforgue (1)
Voilà
le ciel grège,
les feuilles mortes,
le brouet qu’elles font parfois,
avec la bruine, sur le sol.
Voilà
novembre
et des souvenirs que l’on chasse
en vain
d’un revers de chagrin.
Voilà
le crissement des heures
dans tel jour rabougri
tout au fond de nos lieux communs,
dans tel jour qu’un rien courbe,
autant que vent,
et qui, de façon rare,
s’essuie les pieds,
lorsqu’il franchit le seuil
et rentre dans le cœur.
Voilà
tout, et
pourtant,
il n’en est rien, par-delà mon regard
enfoui, en fuite,
sous l’almanach froissé de la saison –
Insolemment,
obsédemment,
le soleil, son rire de rien,
d’airain
qui berce, caresse ou perce mon crâne.
(1) Vers extraits de son recueil Des Fleurs de bonne volonté (1890)
Après glissade
Alors, tout commence par une image –
celle d’œufs battus des nuages
qui montent
sur le bitume, les pare-brises et les toits –
puis se prolonge, après glissade,
vers ce qui traîne,
ce matin, dans les traces de pas que je laisse :
Cette part d’enfance, et par là,
cette luge de fortune
sur les pentes les plus raides
que l’on remontait mécanique
avec la joie et sa bataille
jusqu’au rouge des bouilles, jusqu’à même
l’onglée –
et bouillasse et flaques,
à un moment donné,
rendus
au pied des cages,
le long des rues frileuses,
comme pour achever
de bafouer, ternir tout le génie de la neige.
Souverain
Chypre, Limassol.
C’est tout
sauf un cliché :
les chats
ici
sont souverains.
On peut les voir traîner,
déambuler, se pavaner, la queue légère,
voire se prélasser en bande,
avec toujours,
à portée de patte,
quelques gamelles
déposées çà et là, et ce,
où que l’on aille
dans l’anarchie des rues et des ruelles,
tout comme sur le bord des plages
qui naturellement –
de droit félin –
aussi leur appartiennent.
De quoi (on imagine)
rendre jaloux un poil
tous ces dieux et déesses
croulant dessous le poids
des siècles
et la poussière
des ruines alentour.
Ludwig
Laminaire. Je le ressors, ce mot,
que j’avais noté sur une feuille volante –
mon petit carnet étant plein
comme une huître – et ce, après maints ressacs,
vaine tentative, hier, d’en extraire
une image, un horizon, une perle.
Il y avait bien évidemment, en arrière-
plan, cette idée persistante de mer.
Mais pas plus.
Et maintenant que la feuille
daigne se poser sous ma main et me parler,
j’aperçois la marée basse qu’elle recèle
et, depuis ma chambre, j’entends
le vent sur la plage, parmi les laminaires,
qui se lamente, avec au loin les vagues
et dans leurs mouvements, comme un air du second
de la 7ème d’un certain Ludwig
en la majeur.
Hors-champ
Nous rentrions (1)
et soudain, au creux de la descente,
tu t’es arrêtée,
puis tu m’as dit :
« Regarde ! On dirait un corps! »
(Toi, comme souvent, plus curieuse,
plus attentive aux choses,
à tout cela que moi, par trop, peut-être,
embourbé dans mon « monde »,
j’aurais tendance
à négliger, à oublier de voir…)
Il y avait, en effet, dans un coin,
un arbre bien étrange,
un arbre décharné
avec comme enchevêtré dans son tronc,
comme absorbé même par lui,
la forme d’un corps gracile,
courbé, rejeté en arrière,
qui aurait pu être celui
d’une jeune fille, d’une nymphe
ou d’une fée
prisonnière de je ne sais quel sortilège…
Hors-champ,
dessous le ciel
qui s’obscurcissait pas à pas,
la mer, en contrebas,
tout à ses vagues,
ne semblait ne vouloir répondre
qu’à ses propres légendes.
(1) Sur le chemin côtier reliant Port-en-Bessin à Sainte-Honorine-des-Pertes
Boucle
De l’herbe sèche.
Un air de foin
avec soupirs de plantes
dans le jardin.
(De quoi nourrir,
on va donc dire
un brin,
un début de poème)
Et j’y ajoute –
pour lui donner du coffre,
un peu d’ampleur
et de hauteur –
tous ces nuages
en gros paquets blancs ou bien gris
qui ont, comme souvent,
l’art – l’air de rien –
d’emballer, de
brouiller le jeu
des avions, des ovnis
et, euh, des anges.
Et puis je pense aussi –
sans bien savoir pourquoi –
à ce moment précis
de mon poème en branle,
à cette vieille femme
appareillée pour respirer,
que j’ai croisée,
il y a peu auparavant.
Avec beaucoup de peine,
elle marchait tortue, la pauvre,
sur le trottoir
en pente / comme sur un pont
fragile, infime,
le souffle court –
vers quel jardin ? –
entre mon début et son air de fin.
Escale
Ça vole,
ça vogue en papier
dans l’escalier
de mes souvenirs…
Fatras, bing, patatras !
ballon, boulier,
calot, robot,
foulard,
cerceau,
tac-tac, vaisseau
spatial, grue, patinette,
peluche,
chagrin, épée, costume,
chewing-gum, cheval à bascule
empoussiérés, je souffle
à cru ;
et
adoncques
tout se déplie,
tout se bouscule
et soudain prend le large
au travers de tout l’océan du reste.
Deauville
Nous y sommes allés.
Elle avait lieu aux Franciscaines,
cette rétrospective de l’œuvre
du photographe
Sebastião Salgado – Soit
plus de trente ans
d’un travail en noir et blanc
parlant de guerre, d’exode,
embrassant, saisissant des peuples, des visages,
des espèces, des espaces menacés,
et notre rôle dans tout ça
qui n’aura pas fait que nous traverser le regard…
Et après quoi
nous avons traversé la foule
toute relative mais
tout en couleurs,
légère,
foulant les planches
au long desquelles,
dans la lumière douce
de cet après-midi de mai,
toutes les étoiles d’Hollywood
à l’orée des cabines
paraissaient faire
pâle figure
face au sable, à la mer,
à ce rôle qu’ils tiennent
ensemble,
élémentaire,
et que l’on ne célébrera jamais assez.
Tournis
Lège-Cap-Ferret
Ce vaste,
ce formidable,
ce bruit énorme
des vagues –
qui devant nous s’élèvent
et retombent sans trêve –
te donne (dis-tu) le tournis –
un mot
qui te vient comme ça,
voile tendue d’émoi,
sans forcer le courant,
et dont sans délai je dérobe
l’outrance océane
et l’étire, et la porte –
toute vacillante de bleu et d’or –
loin, à travers les pins, jusqu’à la pointe d’un cap,
tandis qu’hâlés –
alléluia ! –
mille et un corps de fée à la ronde
viennent par houle
user fiévreusement mon point de vue.